Saga Robin – Episode #6 – La sellerie

Par Noé P. Non classifié(e) Aucun commentaire sur Saga Robin – Episode #6 – La sellerie

Sellerie Daniel

Tout au fond à gauche de l’atelier de montage de Darois, ça sent bon le cuir. Il y en a de toutes les couleurs, de toutes les formes et de toutes les tailles. Et sur les immenses tables, les cuirs cohabitent avec les tissus, les mousses de polyuréthane, les armatures de métal, les bobines de fil et les patrons qui mettent tout ce petit monde au pas. Pour beaucoup, ça ressemblerait à un étalage en bazar. Mais pour Daniel, ce ne sont que des morceaux de choix. Juste de quoi faire son métier de « décorateur d’intérieur » comme il s’amuse à l’appeler.

D’ailleurs Daniel ne nous attend pas. Sellier chez Robin, il y a fort à faire avec un carnet de commande plein. Et comme il travaille à un train d’enfer, il nous le fait prendre en marche.

Sourire en coin et voix posée, il explique comment, avec si peu, il peut en faire autant pour les fesses et les dos de nos pilotes. Sans compter le plaisir des yeux. Et tout ça sans s’arrêter ni de coudre, ni de découper. Tout en souplesse.

Son travail commence à l’arrivée du cadre fabriqué à la métallerie, squelette rudimentaire du siège. Daniel commence par y insérer dix sangles comme autant de lattes souples sur un sommier. Le cadre ressemble maintenant à un transat. Il découpe ensuite les mousses en différents gabarits pour lui donner de la chair. Ni trop, ni trop peu. Car chaque gramme compte.

Il utilise d’ailleurs une mousse plus dense pour l’assise que pour le dossier, mais les deux sont dotées d’alvéoles ouvertes pour une résistance optimale au temps et à tous les arrière-trains qui viendront s’y poser.

On arrive vite à ce qui tient Daniel le plus à coeur. C’est à propos de ça qu’il a le plus de choses à partager, c’est le cuir, son coeur de métier. Car si le métal est du métal, si les sangles sont des sangles et la mousse de la mousse, le cuir, lui n’est jamais seulement du cuir. Le cuir est une peau. Une peau avec une vie. Une peau qu’il a choisie, une peau qu’il va choyer puis travailler pour pouvoir la faire endosser à l’avion.

Daniel travaille d’abord avec ses yeux et ses mains. La plupart des cuirs « pleine fleur » qu’il choisit viennent d’Italie. Tous sont dotés d’une certification aéronautique et tous sont inspectés scrupuleusement. Exactement comme pour le choix du bois de l’aile et de la cellule, chaque défaut du cuir, chaque détail, chaque variation d’épaisseur ou de grenage est relevé, tout doit être parfait. Le métier de sellier est un métier de beauté: une mauvaise peau ne pardonne pas. Aussi, pas de pitié, Daniel ne réserve que l’irréprochable à ses sièges.

Puis, une fois les cuirs intégralement détaillés, les voilà découpés. Daniel peut découper une quarantaine de pièces par peau et il faut à peu près trois peaux pour habiller l’intérieur d’un DR401, soit 12 à 15 m2 de cuir. Comme un couturier avec ses mannequins, Daniel habille les avions un par un et aucun n’est identique au précédent.

C’est en quelque sorte comme si chaque cellule était habillée sur mesure.

Des sièges à la casquette ou aux caches-longerons en passant par le ciel du cockpit ou les arceaux de la verrière, chaque pièce est donc revêtue d’une peau inimitable.

Mais revenons à notre siège encore tout nu. Avant de lui faire essayer son cuir, Daniel doit y coudre des renforts matelassés, une garniture supplémentaire qui ajoutera bien sûr au confort du pilote et de ses passagers mais qui musclera également la silhouette du siège en plus de le renforcer.

Alors avec sa Pfaff, increvable machine à coudre à triple entrainement qui a habillé tous les avions Robin depuis des décennies, Daniel se met à coudre. Les gestes sont millimétrés, les coutures parfaitement droites et le regard imperturbable. Il assemble savamment les renforts et les pièces de cuir, sans jamais sembler devoir vérifier ses mesures, comme si finalement, c’était lui le patron. Et comme par miracle, la peau prend vie. Un beau rouge et un beau gris, clairs, nets et précis. Le siège a son habit.

Reste maintenant à répéter l’opération pour le siège copilote et la banquette arrière avant de passer au « gainage » des pièces de l’habitacle.

Le gainage, justement, Daniel s’y attèle. Et là, c’est beaucoup plus simple. Au pistolet à colle-contact, il assemble les pièces de cuirs aux pièces de métal, ménageant des rabats et des rajouts, des languettes ici et là pour s’assurer de la parfaite tenue des finitions.

Tout est parfait, pas un fil ne resquille et aucune pièce ne dépasse.

Au lieu du bazar, maintenant, c’est presque une oeuvre d’art.

L’artisanat Robin ne laisse rien au hasard.

« Là où je me suis bien amusé, c’est avec le siège du nouveau … Je vous montre? » nous glisse Daniel au moment de se quitter. Évidemment qu’on veut voir! Alors Daniel quitte ses terres, ou plutôt ses tables, pour nous emmener de l’autre côté de l’immense atelier que certains qualifieraient d’« open space » si tout n’était pas si typiquement français chez Robin. En témoigne d’ailleurs l’avion tout neuf qu’on découvre du côté du montage.

Capot ouvert et verrière rabattue, le nez dressé fièrement vers son milieu naturel, le dernier né de la célèbre dynastie a des allures de chasseur. On jurerait l’avoir vu décoller cent fois d’un porte-avion japonais dans le Pacifique. Pourtant ce n’est pas un chasseur, c’est un CAP10, voltigeur de grande classe. Un biplace côte-à-côte pour apprendre aux graines d’acrobates à s’envoyer en l’air.

Sa réputation n’est plus à faire, mais il a fait peau neuve. Pour succéder dignement au décor de soleil levant, d’un beau jaune et d’un beau gris, une peinture audacieuse en alvéoles de ruche. Et à l’intérieur: les sièges de Daniel.

Daniel nous explique d’abord que les voltigeurs n’ont que faire du confort. Au rembourrage des sièges, il préfèrent apparement les parachutes. Aussi les sièges sont-ils des sièges-baquet. Mais Daniel n’a pas pour autant laissé sa créativité sur les étagères à mousse. Ayant carte blanche, il a imaginé un habillage en cuir noir « vintage » qu’il a consciencieusement matelassé en le piquant de fil jaune pour former un réseau d’hexagones. Un clin d’oeil à notre hexagone préféré? Peut-être. Mais surtout un rappel élégant au motif « ruche » de l’appareil. Plus qu’un détail quand on sait que le CAP10 et l’abeille ont en commun une vivacité exceptionnelle.

Le tout lui a demandé deux ou trois jours de travail, conception comprise. Du très, très beau boulot. La visite s’achève au-delà des heures de travail. Mais Daniel profite tout de même de l’exemple du CAP10 pour nous dire son plaisir à travailler à nouveau dans une ambiance constructive et familiale pour fabriquer des avions destinés à des pilotes passionnés plutôt qu’à des « plaisanciers » de jets privés.

En nous raccompagnant jusqu’à la porte, il nous raconte qu’il avait quitté Robin au dépôt de bilan de 2008 après 20 ans de bons et loyaux services, qu’il a eu du mal à croire que l’entreprise puisse encore une fois renaitre de ses cendres en 2012 et qu’il a finit par se rendre à l’évidence en 2016 et revenir faire ce qu’il faisait de mieux.

Il conclut en nous serrant la main que « cette boite est comme ma Pfaff : increvable ».

La prochaine fois, on passera dire bonjour à Daniel et à sa Pfaff, sur le chemin de la métallerie pour le prochain épisode de la Saga Robin.

 

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