Retour vers le futur. Entrée #2

Par Casimir Pellissier Retour Vers le Futur - Carnet de voyage Aucun commentaire sur Retour vers le futur. Entrée #2

Carnet de voyage d’un entrepreneur made in France.

 

Entrée #2 : 10 décembre 2020

 

Je m’apprêtais à prendre un moment pour me retourner sur les trois dernières années, pour apprécier à sa juste valeur la formidable poussée de productivité qui s’est enclenchée dans nos ateliers… Je voulais en fait regarder vers ce qui est déjà du passé alors que tout nous pousse à regarder vers l’avenir.

Tout, à commencer par l’Etat. Et plus précisément par le ministère de l’économie qui a décidé d’un plan de relance pour l’industrie.

Bien sûr, quand on nous dit « industrie » on a du mal à penser fabrication-main-d’avions-en-bois… Et pourtant.

Début octobre, notre député de la Cote d’Or vient visiter nos ateliers. Sincèrement intéressé, visiblement emballé même, Didier Martin ne s’est pas contenté de nous rendre visite, mais semble avoir carrément décidé de croire en nous.

Quelques jours plus tard, le député Martin m’annonce que je dois absolument me rendre au conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté pour essayer de parler à la ministre déléguée à l’industrie qui entame une tournée sur le territoire dans le cadre du Plan.

Alors le jour dit, je me présente à l’Hotel de région à Dijon et comprends vite que je ne suis pas le seul à vouloir discuter: partout où elle va, la Ministre est suivie d’un essaim compact de conseillers, de journalistes et de collaborateurs divers…

Je redescends sur terre. L’emploi du temps de ministre, on en a pas fait une expression pour rien. C’est on ne peut plus complet, on ne peut plus tendu.

Conférence de presse au cordeau, donc. Question, réponse. Question, réponse. Question, réponse. Les conseillers lui font des signes discrets, l’heure tourne. La Ministre conclut, se lève, et l’essaim se reforme autour d’elle alors qu’elle quitte la pièce. À la sortie, je me retrouve à moins de deux mètres d’elle: une distance infranchissable quand on considère la densité des sollicitations. Mais c’est sans compter qu’Agnès Pannier-Runacher est talonnée de près par ce qu’il va bien falloir finir par appeler un ange gardien: le député Martin, m’apercevant, l’attire discrètement vers moi en lui glissant quelques mots à l’oreille. Et la Ministre de s’exclamer alors, à ma grande surprise, « ah oui, le voilà ce jeune qui fabrique des avions! »

Je rougis intérieurement de me voir attribuer injustement un travail aussi collectif alors que la Ministre plante son regard dans le mien par-dessus son masque. À cet instant je réalise que non, nous ne sommes pas Airbus ou Dassault. Non, nous ne sommes pas une multinationale dont dépend directement l’avenir de la France. Et pourtant, oui, nous comptons, nous aussi, pour eux. Nous sommes une maille dans le grand tissu économique qu’est la France.

Alors oui, nous, petits et moyens entrepreneurs, nous comptons aussi. La France a besoin de nous, la France croit en nous, et moi je crois de plus en plus sérieusement à ce plan de relance, à la pertinence de cet élan collectif que se propose d’accompagner l’Etat… Plutôt que de subventionner le désespoir national.

Mais en attendant, la Ministre me regarde toujours par-dessus son masque. C’est à moi de parler. Alors je n’y vais pas par quatre chemins, j’y vais avec le coeur.

Et Mme Pannier-Runacher semble saisir au vol l’idée générale: chez Robin, l’avenir, on y croit. On y croit dur comme bois.

Puis je me rappelle enfin de me taire. L’époque nous apprend à deviner le sourire derrière le masque. Et là, je devine le sien quand c’est sur le même ton qu’elle conclut en substance que ça fait plaisir de voir des jeunes entrepreneurs qui croient en la France, en l’avenir de la France, qui comprennent que c’est maintenant qu’il faut agir.

C’est seulement en rentrant à l’usine que je réalise que ce très court entretien m’a gonflé à bloc. J’y crois plus que jamais. Je me dis que cette crise a au moins ceci d’appréciable, si l’on peut dire, qu’elle nous ressoude en nous rendant dépendants les uns des autres. Elle nous invite à nous rapprocher… quoi qu’en dise la distanciation sociale. Nous ne souffrons pas tous en même temps, c’est vrai, mais nous souffrons tous ensemble. Et dans la tempête, comme chacun sait, il faut faire plus que le dos rond: il faut faire front.

Alors je me lance tous azimuts. Je compile, organise et épluche toutes les idées accumulées ces dernières années et planifie d’abord un monde parfait où le soft power de l’avion renverse la tyrannie de la voiture.

Puis je redescends sur terre, bien sûr. Les semaines suivantes, je récolte des avis dans les ateliers et les bureaux. Et avec tout ça, je monte un projet crédible, cohérent et conquérant, adossé à nos efforts des trois dernières années.

Et la magie opère. Mais ce n’est pas moi qui opère de magie, c’est elle qui opère sur moi. Je parle de cette magie qui éclaire l’avenir quand on le regarde bien en face, tout à la fois humble et déterminé. Vous savez, cette magie qui révèle le possible, le palpable, ce qui est à portée de travail.

Artisans, commerçants, indépendants, entrepreneurs de tous poils, optimistes… tous ensemble, nous avons un peu de cette magie entre les mains.

Il faut nous assumer comme nous sommes: peut-être pas une start-up nation mais un vrai pays de savoir-faire.

À l’heure où j’écris ces lignes, le dossier est bouclé, posté, en chemin. Et puis on verra bien. Il me semble en tout cas que de l’avoir simplement constitué, d’une certaine manière, c’est avoir déjà gagné. Car ce dossier nous a forcé à lever le nez de notre quotidien, à scruter l’avenir, pour y fixer un cap.

L’avenir appartient à ceux qui ne lâchent jamais l’affaire, non?

 

  • Partager:

Laisser un commentaire