Têtes de Robin #1 – FEVRIER 2020

Par Noé P. Non classifié(e) 8 commentaires sur Têtes de Robin #1 – FEVRIER 2020

Joël Thomas

 

Quelques fagots de bois et des plaques de tôle à l’entrée, un avion à la sortie. Robin transcende la matière première comme les hommes. Sans expérience ni formation à l’entrée, encyclopédie vivante à la sortie: en cinquante ans au service de Robin, Joël Thomas a bien changé. Mais son âme d’enfant, elle, est intacte. 

À maintenant 71 ans, ses souvenirs aussi sont intacts. Et même franchement survoltés. Joël distribue les histoires comme un jukebox endiablé. Et justement, on voudrait lui demander comment il a commencé.

Entretien à sens unique avec une mémoire vive.

 

Tout commence avec ce premier vol Paris-Nice sur le célèbre Caravelle dans les années 1950 . C’est une révélation pour Joël qui partage l’avion avec une centaine de passagers… et Pablo Picasso. Le souvenir du costume en velours « à très, très grosses cotes » de l’artiste à très, très grosse cote, ne l’a jamais quitté.

Art et aviation s’en sont probablement trouvés mêlés pour toujours dans la tête de Joël qui n’avait alors pas dix années d’existence. Pendant les onze suivantes, le petit garçon a donc monté des modèles réduits de tous types, mais toujours avec deux ailes et une hélice. Car pour lui, un avion a une hélice. Dans le cas contraire, ce n’est pas un avion, c’est « un objet volant à identifier », rit le néo-retraité.

Photo : une des nombreuses créations de notre cher Joël.

Onze ans d’avions miniatures, donc, jusqu’à ce 19 janvier 1970, où il remonte en Solex le couloir entre deux murs de neige qu’est ce jour-là la route départementale qui l’emmène vers sa vie. Car sa vie ne sera pas faite de miniatures mais d’avions grandeur nature.

« Il y avait de la lumière, j’ai poussé la porte… » plaisante-t-il encore un demi-siècle plus tard, presque jour pour jour. La porte qu’il a poussé, c’était bien sûr celle de l’usine de Darois. Il est embauché dès le lendemain et commence par une belle boulette, une histoire de mesures faussées sur un avion re-décoré. Mais au lieu de le sermonner, le chef d’atelier lui dit qu’on a toujours le droit à l’erreur tant qu’on sait réparer, et chez Robin, on sait toujours tout réparer… Ça y est, Joël a trouvé son métier. Et il l’aime déjà.

Photo : Joël pose fièrement aux côtés du 1er DR400 Porsche sorti de nos ateliers de Darois.

Il fut et sera toujours fasciné par la convergence des savoir-faire, des idées et des hommes; comme une fourmilière qui regarde vers le ciel.

 

Voilà pour le début de l’histoire. Voilà pour ce qu’il est possible de raconter sans que tout se mette à tourner. Car après cela, c’est un meeting de voltige. Les souvenirs décrochent et vrillent, les anecdotes zigzaguent en formation et tout autour, les personnages truculents font des loopings. Joël décolle et nous emmène au-dessus des nuages, nous fait prendre assez d’altitude pour voir Robin de là-haut. Là où les dates n’ont plus d’importance.

Il parle de Pierre Robin, de ses records en Sicile, de ses fameux « Cette nuit, j’ai pensé à quelque chose…» qui avaient le don de faire pâlir les ingénieurs du bureau d’études, de son porte-clé en croix de Lorraine pour aller rencontrer un ministre des transports communiste… Il parle de l’époque où l’usine devait sortir plus de 150 avions par an pour remplir un marché tout entier, puis le premier choc pétrolier de 1973 qui « n’a pas mis un frein qu’aux voitures », le premier dépôt de bilan de Robin en 1981 et l’usine presque déserte pendant quelques temps, puis la reprise. Il relate aussi la tentative de conquête de l’Amérique du Nord en commençant par la mise en place, sous sa supervision, d’un avant-poste au Québec pour fabriquer des R2000…

Photo : Le R2000 au Quebec

Il évoque du tac-au-tac et du coq-à-l’âne les coups de calgon légendaires du pourtant charmant Georges M., les as de l’aviation militaire devenus pilotes d’essai ou encore les pilotes vétérans recrutés en secret, avec de faux papiers et de faux ordres de mission pour convoyer des avions Robin jusqu’en Afrique du Sud en traversant les zones de guerre de l’Afrique centrale. Il regrette en passant que des américains aient piqué les plans d’un prototype jamais sorti chez Robin et qui a très bien marché outre-atlantique après avoir poireauté des années derrière l’usine; il regrette également que les milliers de tirages originaux, témoins de l’histoire de l’entreprise depuis 1957, aient disparu du labo-photo de l’usine de Darois en même temps que « Big », le photographe. De bonne guerre? semble-t-il s’interroger.

Puis Joël repense à son père, parti trop tôt, à cette formation de pilote qu’il a du laisser tomber. Puis il se rappelle de cet électricien devenu par la suite commandant de bord pour une compagnie aérienne grâce à la mise à disposition d’avions et de pièces détachées pour les employés de l’usine. Il dit en passant que c’est le jeu Flight Simulator de Microsoft qui a blasé les jeunes passionnés… mais pas les kamikazes du 11 septembre qui y ont pour certains fait leurs classes. Joël a un air songeur. Un silence…

Mais très court, parce qu’il fait un heureux bond dans le temps et redescend sur terre pour évoquer un dessinateur du bureau d’études, dans les années 70. Il raconte un titi parisien égaré en Bourgogne qui faisait résonner son argot des faubourgs à tous les coins de table pour le plus grand plaisir des collègues. Puis se souvient comme en passant de l’ingénieur Heintz, le « H » des modèles HR, que Joël appelait « Professeur Tournesol ».

Il parle avec des étoiles dans les yeux de son avion préféré, le R3000, et de tous les prototypes et essais infructueux qui ont finalement mené à son succès…

Photo : Robin’s love story.

Il a toujours fallu batailler, dit-il en dessinant du doigt la sinusoïde qu’a été l’histoire de Robin. Une histoire de voltige à la française dans l’industrie aéronautique sans pitié où il s’agit, chaque fois, de savoir atterrir sur le train.

En décembre 2007, Joël prend sa retraite. En 2008, second dépôt de bilan. Moral dans les chaussettes. En 2010 Joël sort de sa retraite pour aider à relever une société qui l’a élevé. Fidèle, le Joël.

Il raconte le silence dans l’atelier alors que le personnel n’est plus composé que d’une poignée de tauliers à l’étage du dessous. On entend leurs coups de marteau, et là-haut, des mouches voler. Il ne fanfaronne pas. Il reconnait qu’à ses yeux à ce moment là, l’affaire semblait pliée. Alors quand la production a repris, quand un premier avion est sorti, puis quand un deuxième, un troisième, un quatrième et une ribambelle de suivants l’ont suivi, Joël a remarqué qu’en cinquante ans, il n’avait « pas vu beaucoup de cons chez Robin ». C’est peut-être ça la clé de la vitalité: savoir bien s’entourer. « Y’a eu presque que des types biens, honnêtes, bosseurs. Vous pouvez laisser trainer un portefeuille plein au milieu de l’atelier et revenir deux jours plus tard, vous ne le trouverez pas là où vous l’avez laissé. Vous le trouverez bien en évidence pour que son propriétaire le retrouve plus facilement » déclare-t-il par-dessus ses lunettes et son sourire en nous raccompagnant à la porte.

Et une fois la porte fermée. C’est à notre tour de remarquer quelque chose: Joël n’a presque pas parlé de lui. Ou plutôt il a répondu aux questions sur sa vie en répondant toujours par Robin. Comme si c’était son deuxième nom de famille.

Après cette tempête de rires et de souvenirs, on pense un moment avoir tout entendu. Et pourtant on sent bien que ce n’est que le début. C’est peut-être ça l’esprit Robin. Rien ne bouge et pourtant ce n’est jamais la fin.

On reverra sûrement Joël à la prochaine visite, car quand on parle coucous, il n’est jamais bien loin.

Post Scriptum

Quelques semaines après cet entretien, la belle âme de Joël, cette âme d’enfant, sensible et légère, qui jusqu’au bout n’aura cessé d’aimer les avions et les histoires, a retrouvé son milieu naturel, son ciel, pour pouvoir y voltiger paisiblement…

En paix là-haut, mais avec nous pour toujours.

Ce fut un véritable privilège d’avoir pu lui tirer le portrait avant qu’il ne tire sa révérence.

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8 commentaires
  • NATHALIE THOMAS
    Posté le 21/02/2020 à 19 h 35 min

    Bonsoir… Merci Casimir, pour ce très bel hommage, vivant, drôle, plein de nostalgie et d’intemporalité… L’écriture est légère, fluide, agréable et virevoltante : )
    Merci d’avoir croqué ce portrait avec humour et tendresse.
    Et en toute impartialité, vous avez raison… car le plus fort, c’est mon Père…
    Bien à vous. Nathalie

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  • Jacques Blanpain
    Posté le 21/02/2020 à 22 h 40 min

    Et tout cela a commencé par des maquettes en plastique suspendues par des fils de nylon au plafond de la chambre, sur des étagères, au milieu de guitares et de banjos, au son de musique country … une belle aventure qui a permis à beaucoup de se sentir libres comme l’air … bravo Joël tu as eu raison, en haut le ciel est plus bleu .

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  • VISO Michel
    Posté le 22/02/2020 à 10 h 15 min

    J’ai visité 6 ou 7 fois les usines ROBIN et rencontré 4 ou 5 fois Joel, fidèle et très grand connaisseur passionné de ces magnifiques avions. Il est passionnant, captivant et au-delà d’être une mémoire vivante, il porte une conviction et un attachement aux choses bien faites et un savoir technique qui a littéralement envouté même les moins aéronautiques des visiteurs (je pense aux accompagnants des vétopilotes). Qu’il continue à nous vanter les méthodes de fabrications des meilleurs quadriplaces au monde.

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  • Arnaud
    Posté le 12/03/2020 à 7 h 53 min

    Ce fût un vrai plaisir que de lire le portrait que vous avez dressé de Joël THOMAS.
    J’espère qu’il continuera à travers vos pensées et vos histoires, à animer les collaborateurs de Robin AirCraft.
    Beaucoup de plaisir, d’échanges et de bonheur à vous dans vos moments de travail.
    Belle et longue vie à Robin AirCraft.

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  • Daniel CARRION
    Posté le 15/03/2020 à 14 h 04 min

    Merci Casimir pour ce récit pour moi Joël est plus qu’un collègue quoi que ne jouant pas dans la même cour(atelier) c’est lui qui m’a fait découvrir le tir à l’arc et chaque fois que je suis allé le voir chez lui il avait toujours une nouvelle »invention » à me montrer comme son imprimante 3D ou ces avions .

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  • Bouillard
    Posté le 01/04/2020 à 11 h 40 min

    Quelle belle histoire!

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  • BARRY Michel
    Posté le 01/04/2020 à 12 h 43 min

    Mes condoléances aux proches de Joël Thomas, un homme charmant et convivial, qui savait accueillir les invités. Courage à toute l’équipe. Michel Barry

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  • Bruno
    Posté le 14/08/2020 à 20 h 54 min

    Je suis profondément touché que après Joël c’est à Pierre de quitter la gravité.
    si vous êtes capable de tisser cette deuxième récit, on se sentirais très reconnaissant !

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